Chapitre 6

2420 Words
Je fuis à toute vitesse. Sans me retourner, sans réfléchir. Mon instinct le plus primitif, celui de la survie, ne me commande que cela : courir. Je bouscule les clients du bar sans m'excuser, grime les marches de l'escalier quatre par quatre, enfonce la porte dérobée, fait tomber une pile de cartons de pizza et me retrouve dehors. Machinalement, je traverse la rue, j'évite une voiture qui klaxonne brusquement, je file sur le trottoir et cours. Des images atroces m'encombrent la tête. L'obscurité que je craignais, enfant. L'enterrement de mon père, décédé comme ça, un matin. L'isolement le plus profond que j'ai subi, la solitude, la longue attente. Ce rôle d'observatrice que j'avais fini par accepter et que je regrette aujourd'hui. Tout ce qui m'a terrorisé et me terrorise encore me submerge avec une violence extrême, comme si ma conscience adulte et réfléchie venait d'être balayée d'un revers de main. Sans comprendre comment je suis arrivée là, je tends un billet au contrôleur et me laisse choir sur un siège libre alors que le train s'ébranle. Des flashes de panneaux indiquant la gare me reviennent à l'esprit. Mon cerveau reptilien a bien fait son travail. Il a pensé et comme je ne conduis pas, il a suivi la première piste qui s'est présentée. Je peine à reprendre mon souffle. Je tremble encore. Mon cœur ne se calme pas. Je comprends enfin ce qu'ont vécu mes camarades d'université hier et pourquoi ils se sont rués à l'infirmerie, désorientés. J'ai l'impression de l'être, moi aussi. Dans quel train je suis montée ? J'espère qu'il me dépose bel et bien près de Springfall. Si je parviens à respirer un peu mieux au fil des minutes, je n'arrive pas à me calmer. Je sais que ce n'est pas passager. J'épouse cette Terreur dans une semaine ! Je ne peux pas me lier à jamais à cette sensation-là ! Toute ma poitrine se serre, j'ai envie de vomir, j'ai la tête qui tourne... Je me penche en avant et tente de me ressaisir. Cette émotion déferlante me dépasse ! Elle est complètement irrationnelle. Je reste immobile durant une bonne heure pour contrer cet amas de craintes, et si je parviens à mettre de côté la vision d'horreur que j'ai eue dans cette cave de bar, impossible de ralentir mon cœur. Je sors du train à l'arrêt qui me semble le plus proche de Springfall, trouve un bus pour faire le reste du chemin et commence seulement à respirer lorsque je pose un pied dans la rue principale de ma ville. Il fait nuit, les boutiques sont fermées, mais cet environnement familier me rassure tout de même. Je pourrais rentrer à pied chez ma mère, voire jusqu'au campus - la navette doit encore circuler -, mais une seule destination me semble possible à cet instant : la Clairière. Après avoir attendu un taxi une bonne demi-heure, transie de froid dans ma tenue ridicule, je m'engage enfin sur le chemin boisé qui mène à la demeure de Circé la Grande et de Médée la Jeune. Je n'ose pas entraîner le taxi sur cette route-là, le conducteur me jetait déjà des regards suspects à cause de mon bustier et de ma mini-jupe. Lorsque j'arrive devant la porte, ma tension grimpe à nouveau en flèche. Je pousse le battant, la chaleur du hall m'enveloppe. Personne à l'horizon. Je m'approche de la statue d'Hécate et me mets à jeter des fleurs séchées sur le feu du trépied. -Hécate, si seulement tu étais là... Pourrait-elle même faire quelque chose pour moi ? Non, si elle était là, il n'y aurait pas d'union aussi ridicule et dangereuse pour la pauvre fiancée sacrifiée ! -Ella ? Circé la Grande descend les marches, surprise de me voir. -Qu'est-ce que tu fais là ? J'ai les lèvres qui tremblotent alors que les mots se bousculent hors de moi : -Il faut tout annuler ! m'exclamé-je, convaincue. Le guide hausse les sourcils. Soit, elle ne devait vraiment pas s'attendre à cela si soudainement. -Quoi ? Les poings serrés et la détermination au top, je rugis : -Hors de question que j'épouse ce type ! Non, non, non ! * Circé la Grande, les cheveux détachés et les traits tendus, me fixe avec attention. Médée la Jeune l'a rejointe et partage le même air concerné. Toutes deux portent des robes amples et colorées, des tenues beaucoup plus décontractées que celles de la semaine dernière, lors de l'assemblée. Je le remarque parce que je ne me souviens pas d'avoir été souvent seule face à elles deux. Et les examiner en détail me calme après avoir raconté tout ce qu'il s'est passé à New York. Voyant mon état de panique, elles m'ont d'office conduite dans le petit salon adjacent et m'ont servie une camomille. Je commence enfin à remonter la pente. Mais mes doigts crispés sur ma tasse m'inquiètent. Est-ce que cet état a une fin ? -Non. La voix de Circé la Grande me fait tressaillir. -Hein ? -Non, on ne peut pas tout annuler. Désolée, Ella. Mon cœur redémarre au quart de tour. J'ouvre la bouche pour protester, mais Médée la Jeune me coupe l'herbe sous le pied. -On ne peut pas parce que ça fait partie du plan. Je reste focalisée sur l'impossibilité de revenir en arrière de longues secondes avant de percuter au mot . -Quel plan ? bredouillé-je. Les deux guides échangent un regard. -Suis-nous. Elles se lèvent, je pose ma tasse et nous sortons de la demeure. Je frissonne aussitôt. -C'est quoi cette tenue ? remarque Médée la Jeune. -Le genre de tenue qui plaît à Deimos. -Et la tienne, elle est où ? -Probablement dans le dressing de Rhapso, dis-je en haussant les épaules. Médée la Jeune dessine un arc de cercle de sa main, paume face à moi. -Un tour de passe-passe suffira alors. Mes vêtements m'emmitouflent à nouveau, renvoyant la mini-jupe, les bottes et le bustier à leur place. -Merci. J'aimerais m'extasier de cette facilité - avoir ce pouvoir et s'habiller aussi rapidement le matin, je ne vois que les minutes de sommeil gagnées ! - mais je reste préoccupée. On marche à travers la Clairière avant de s'enfoncer dans les bois. Circé la Grande ralentit. Au bout d'un moment, elle s'arrête et murmure : Une grosse bulle apparaît, d'une surface ondulante et presque violette. Peut-être l'un de ces fameux qui protègent la Clairière, mais en plus petit. -Ce que tu vas voir est un secret d'initiées, me prévient Circé la Grande. Elles me prennent les mains et on passe à travers la bulle. La forêt disparaît. Nous foulons un sol de terre battue, sans fougères ni mousse, sans troncs ni arbustes. Seul un arbre blanc à trois branches luit au centre. Pas très haut, son feuillage consiste en de nombreuses lueurs mauves qui oscillent comme des flammes. La vision est spectaculaire ! J'entends souvent parler de ces prodiges sans les voir. Le souffle coupé, je m'en approche sans oser le toucher. L'écorce, semblable à celle du bouleau, dégage une lumière presque dorée. Ça me fait immédiatement penser à ma peau qui s'est mise à luire alors que Deimos me tenait dans ses bras. J'ignore s'il y a un lien. Et je me sens si embarrassée par ce que j'ai ressenti que je n'en ai pas parlé à nos guides, de peur qu'elles me regardent de travers, moi et mes délires de fille inexpérimentée. Car ce n'est peut-être rien de plus que ça, après tout. -Tu as devant toi tout ce qu'il reste de notre déesse, Hécate, m'annonce Circé la Grande. Je reste muette. Alors les sorcières gardent ce secret depuis cent ans ? Elles ont berné les dieux ! -Mais je croyais qu'elle avait été ? dis-je, incrédule. -Zeus en est persuadé. Mais seul son corps l'a été. Nous avons pu sauver son essence en l'emprisonnant dans cet arbre. -Son essence ? -Tout ce qui fait d'elle une déesse, m'explique Médée la Jeune. Son âme et sa puissance sont contenues ici. C'est l'essence de Deimos que tu as vue dams la cave de ce bar. Ou du moins, que tu as aperçue. Son essence est encore rattachée à un corps. Si enveloppe n'était plus là, tu n'aurais pas survécu. Les mortels sont réduits en poussière s'ils font face à une essence pure. Nous, nos pouvoirs de sorcière nous permettent de résister. Je hoche la tête en déglutissant. Ce que j'ai vu n'était qu'un aperçu ? J'espère ne jamais croiser d'essence pure, d'aucune divinité. Heureusement, j'ai l'impression que ça relève de l'impossible puisque, de ce que j'ai pu voir, les dieux ont tous une enveloppe charnelle. Sauf Hécate qui se contente d'un arbre. Je fronce le nez, la curiosité piquée. -Mais pourquoi vous conservez Hécate ici ? Isolée de nous ? Elle ne peut plus menacer les dieux, si ? -Si son essence retrouvait un corps, elle le pourrait à nouveau, affirme Circé la Grande. C'est pour cela que nous la cachons. Elle s'approche de l'arbre et touche délicatement le tronc. -Si l'essence de Deimos est de la terreur pure, celle d'Hécate est de la magie pure. Un sourire m'échappe. Ça a l'air si réconfortant pour mes deux guides que ça le devient pour moi aussi. Rien à craindre de cette essence-là. Je secoue la tête. Tout cela est fascinant et plutôt apaisant, mais... -Quel rapport avec l'impossibilité d'annuler le mariage ? Circé la Grande reprend la parole après avoir consulté du regard Médée la Jeune. -Les dieux ont donc diverses formes, comme tu as pu le voir. Les deux principales étant leur extrait d'essence, dirons-nous, et leur corps qui est semblable au nôtre. Mais si nous, nous avons le même sang rouge que les humains, le leur est fait d'or et confère l'immortalité à leur chair. -C'est l'ichor ? -Oui, l'ichor. C'est ce que nous cherchons pour rendre son corps à Hécate. J'ai peur de comprendre... -Approcher un dieu, au point de lui prendre de son ichor, c'est une tâche quasi impossible, poursuit Médée. Nos ancêtres et nous-mêmes avons longtemps cherché une solution. -Aucun dieu n'aurait accepté de vous en donner ? m'étonné-je en croisant les bras. -Après leur coupé l'accès à l'Olympe ? Non, même pas les plus bienveillants. Alors, lorsqu'Athéna et Héra ont proposé une alliance pour sceller la paix, nous avons accepté le mariage de l'une de nous. Nous avons choisi et formé Méroé pour cette mission. Elle aurait enfin eu accès à un dieu qui aurait été obligé de baisser sa garde en présence de l'une de nous, d'une manière ou d'une autre. -Deimos n'est pas si idiot que cela d'avoir choisi la seule sorcière sans dons, commente Circé la Grande avec un soupir. Je ne pense pas qu'il se doute de notre plan, mais il se méfie clairement de nous. -À juste titre, appuie Médée la Jeune. Puis elles se tournent toutes les deux face à moi et me fixent. Je recule d'un pas. -Vous... vous voulez que je prenne de l'ichor à Deimos à son insu ? -Il va le falloir, oui. Le sort en a décidé ainsi. -Mais... je dois l'épouser pour le bien des nôtres, pour qu'il n'y ait pas d'autres sorcières comme moi ! Pour puiser notre puissance en lui ! Je nage en plein doute. Je me vois mal trahir la raison même de notre alliance ! -Ella, le but de ce mariage a toujours été de seulement approcher l'un d'eux, de lui prendre un peu de sang et de rompre l'union. Les dieux récupéreront tout de même l'Olympe et nous retrouverons Hécate et sa magie. Interdite, je n'ose pas formuler immédiatement ce que j'en conclus, de peur d'être déçue. Puis, d'une voix tremblante, je me lance : -Alors, je ne vais pas passer ma vie avec Deimos ? -Non, tu ne vas pas passer toute ta vie avec Deimos, soutient Circée la Grande. Jamais il n'a été question de puiser notre magie dans une divinité si malveillante. Il ne devrait de toute façon pas protester au moment de votre rupture, il sera lui aussi ravi de retrouver sa liberté. Je hoche la tête, un peu perdue. Rassurée et perdue. Mais cette mission demeure délicate, reprend Médée la Jeune. Il ne faut pas que Deimos se rende compte de quoi que ce soit. Les dieux sont intransigeants en ce qui concerne leur ichor. Il est sacré à leurs yeux. Quelques gouttes suffiront pour incanter un sort de création de corps, mais il faut que nous trouvions encore une solution qui s'appliqueras à toi, sans magie. -Comment devait faire Méroé ? interrogé-je , le cœur battant. -Nous n'avions pas de solution imparable. Méroé devait tester des sorts, et elle est surtout capable de se défendre au cas où. Circé la Grande m'attrape fermement le bras. -Nous trouverons une solution, Ella. Mais il faut que tu nous aides, que tu apprennes à connaître Deimos, ses habitudes, ses forces et surtout ses failles. Si nous lui découvrons une faiblesse, nous saurons peut-être comment agir. La mission me semble faisable, mais la duplicité des miennes m'emplit de peur. Je ne m'attendais pas à un tel discours de leur part. Qu'est-ce que ça fait de moi ? Une manipulatrice ? Et la morale dans tout ça ? Je veux bien briser quelques règles, comme boire avant vingt et un ans, mais là, je dois tromper la personne que j'épouse. Mes doutes doivent transparaître puisque Médée imite sa tante, se rapproche de moi et pose plus délicatement la paume de sa main sur ma joue. -Contrairement aux humains que tu côtoies tous les jours, Deimos n'est pas un être réfléchi et . Il n'est qu'une entité. L'incarnation de la Terreur. Tu peux te jouer de lui et lui ravir un peu d'ichor sans scrupules. Je sais qu'elle a raison, quelque part. Mais le peu que j'ai vu de lui me trouble. Son sourire à ma blague sur les huit Dormeurs, le fait qu'il ait réussi à me trouver ... Qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ça fait partie de ses tentatives polies de se conformer à une union qu’il ne souhaite pas vraiment ? Après tout, ce ne sont que quelque gouttes de son sang, qui le libéreront lui aussi de ce mariage absurde. C'est d'ailleurs le meilleur moyen pour moi de m'en sortir indemne, tant sur le plan émotionnel que physique. Alors j'inspire et j'expire avec résolution. -Très bien. Je le ferait.
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