- Ella.
Je plonge ma tête sous le coussin en grognant. Je suis encore engourdie, j'ai sommeil, pas question de bouger de là.
-Ella, le soleil est levé.
La voix est plus proche que je ne le croyais. La main qui se pose sur mon bras me paraît bien réelle. J'ouvre les yeux et me redresse instantanément. La silhouette de Deimos, assis près de moi, me surprend.
-On nous attend dehors.
J'acquiesce en me frottant le visage. J'avais accumulé tellement de fatigue que j'ai dormi comme une masse. Je tuerais pour un café, bon sang! Mais je doute qu'on nous en serve à l'extérieur. J'ai faim en plus. Les gâteaux déposés sur la table basse, à quelques pas, me font vraiment de l'œil. Je m'extirpe du lit alors que Deimos s'est relevé. J'enfile mes nu-pieds, démêle mes cheveux en parvenant à défaire le chignon et m'étire longuement, une fois debout. Mon époux en profite pour tendre la main et retirer la ceinture d'Aphrodite de ma taille. Je reste vierge, mais pas aux yeux de tous. Je le retiens par le bras.
-Deimos, hum. Merci, pour cette nuit.
Il prend ma main dans la sienne.
-J'attendrai que tu sois prête. Mais ça ne signifie pas qu'il ne se passera jamais rien. Si les attentes des dieux et des sorcières m'importent peu, tu es mon épouse, et t'initier fait partie de mes privilèges d'époux.
Même si je perçois un accès volontaire d'arrogance, me faisant donc plus penser à de la provocation qu'à une affirmation bête et méchante, je n'ai qu'un seul mot qui me vient en tête : mufle. J'ai épousé un mufle.
-J'ai droit à quel privilège, moi ? répliqué-je alors, l'agacement titillé mais avec une part d'amusement.
-Celui de me faire attendre.
J'acquiesce.
-J'ai bien l'intention d'en profiter, vous savez.
Il sourit, le visage détendu.
-, corrige-t-il ensuite.
J'ai l'impression que le tutoyer va instaurer une familiarité beaucoup trop réelle entre nous. Je n'arrive pas encore à m'y faire.
-Je vais essayer.
On sort tous les deux du pavillon et la lumière du jour nous aveugle quelques secondes. Les deux camps sont réunis là, de part et d'autre d'une allée, les sorcières d'un côté et les dieux de l'autre. On s'avance au milieu d'eux, auprès de Zeus et de Circé la Grande et de Médée la Jeune. Une fois sous les yeux de nos autorités respectives, Deimos prend la parole.
-Le mariage a été consommé, déclare-t-il d'une voix forte.
L'atmosphère se détend aussitôt. J'ai l'impression qu'une grande partie de l'assemblée redoutait qu'il ne se passe rien. Verser des gouttes de sang sur les draps avait son utilité : ça confortera les plus méfiants.
Je jette un œil à mes sœurs et leur souris pour leur assurer que je vais bien, et elles aussi, elles semblent soulagées.
-Bien ! s'exclame Zeus. À présent, sorcières, remplissez votre part et rouvrez l'accès à l'Olympe.
-C'est ce qui était prévu, répond Circé la Grande. Mes sœurs !
Toutes les sorcières de la Clairière se donnent la main. Je les regarde faire, impressionnée par cet ensemble qu'elles forment. Elles allient toute leur puissance. C'est ce que nos ancêtres ont dû faire il y a cent ans. J'en ai des frissons d'avance. Circé la Grande et Médée la Jeune, d'une seule et même voix, lancent le sort à voix haute pour focaliser les pouvoirs des leurs sur le même objectif :
-Hécate, entends-nous, nous traçons la voie des cieux, nous rouvrons le foyer des dieux, Hécate, guide-nous !
Une impulsion massive s'élève de la foule jusqu'aux astres. Tous les visages sont levés. Moi, je remarque que les dieux inspirent profondément et sereinement. Leur peau semble fourmiller d'éclats d'or, à présent que leur lien est restauré avec l'Olympe.
-Enfin, soupire Zeus, les paupières closes. Allons-y, ne perdons pas de temps.
Ma mère m'attire à elle, me détachant de Deimos qui s'avance vers Zeus. Peut-être qu'ils vont tous se téléporter sur l'Olympe et y rester un temps indéfini. On n'en a pas parlé tous les deux, mais après tout, ce serait plausible. Les mortels n'ont pas accès à l'Olympe, donc je n'ai rien à y faire.
-Un instant, demande Deimos au maître des dieux. J'aimerais de l'Ambroisie pour que mon épouse m'accompagne.
Ah mais non, je ne suis pas du tout d'accord ! Je n'ai pas envie d'aller sur l'Olympe ! D'ailleurs personne n'a Pair d'approuver Deimos, qu'est-ce qui peut bien lui pas. ser par la tête ? Ma mère resserre son emprise sur mon bras et Zeus fulmine.
-Tu veux emmener une sorcière sur l'Olympe ? Tu as perdu la raison!
-Ella n'a aucun pouvoir, temporise Deimos. Si elle nous accompagne, les sorcières n'oseront pas nous tendre de piège. Nous ignorons ce qui nous attend, là-haut.
Les dieux se mettent à douter, surpris de ne pas avoir songé à la possibilité d'une ruse, tandis que les sorcières s'insurgent, agacées d'être soupçonnées de remettre en cause la paix. Quelle mouche a bien pu piquer mon époux ! Il veut vraiment m'utiliser à ce point ?
-Tu n'as pas tort, grommelle Zeus en faisant apparaître une fiole contenant une bouillie dorée.
Deimos me regarde, en attendant de moi que je le suive sans broncher. Non mais pour qui il se prend au juste ?
-Pourquoi tiens-tu à emmener notre sœur dans votre antre ? lance mon aînée.
-C'est vous qui lui tendez un piège, renchérit Méroé.
Un brouhaha secoue les sorcières.
À peine mariés, et déjà la paix qui devait nous lier est remise en question. Je n'ai pas très envie que tout soit fait en vain alors je m'éloigne de ma mère pour rejoindre Deimos. Ce serait bien pire s'il devait utiliser la force pour que je vienne.
-Je vais y aller, tout ira bien, rassuré-je mes sœurs. Je prends la fiole et la débouche. L'odeur fleurie qui s'en dégage me picote les narines. Je ne prévoyais pas de voyager dans une autre dimension. Et le pire, c'est que j'espère, dans un coin de ma tête, que mes guides n'ont pas tendu de piège sur l'Olympe.
-Avale, c'est sans danger, m'encourage Deimos, effectivement
Je retiens un soupir et ingurgite le contenu. Deimos enroule son bras autour de ma taille pour me ramener Autant j'ai perdu la tête la nuit dernière, avec ce b****r qui n'aurait jamais dû me bouleverser à ce point, autant ce matin, j'ai l'impression de me réveiller de bon.
-Je suis quoi pour vous ? Une otage ? grogné-je à voix basse.
-Non, tu es l'Épouse de la Terreur. Ta place est à mes côtés comme la mienne est aux tiens.
Je n'ai pas le temps de répliquer que ma place serait plutôt ici, dans la Clairière, et qu'il serait le bienvenu s'il souhaitait me tenir compagnie. Un battement de paupières suffit à me faire changer d'environnement. Si la première téléportation que j'ai expérimentée avec Deimos a duré une fraction de seconde, celle-ci dure plus longtemps. Le voyage est brusque, comme si j'étais dans un trou de ver, cernée par des bourrasques et sans aucune visibilité. Quand je finis par me sentir stabilisée, au bout de trois longues secondes, je suis plaquée contre Deimos, le souffle court.
La température s'est rafraîchie. Je m'attendais à être éblouie par des édifices de pierre blanche, peinte de multiples couleurs, par une luxuriance digne des fantasmes les plus fous, par une légèreté et une folie qui n'auraient pu naître que des esprits divins qui m'entourent, mais non. Non, autour de moi, il n'y a qu'un champ de ruines. Des morceaux de murs et de colonnes à terre, des nuages qui s'enroulent autour de restes délabrés, des troncs d'arbres brûlés... à perte de vue.
Les dieux se tiennent sur une place circulaire recouverte d'une mosaïque représentant les Douze en pleine gloire. Tout autour, des statues à moitié debout ou totalement effondrées rappellent la présence de toutes les autres divinités en ces lieux, toutes dimensions confondues. Ça me rappelle la Clairière, cernée d'arbres. Sauf qu'ici, leur clairière est cernée de figures en pierre dans un piteux état. Sauf une. Une seule statue est encore intacte et je la reconnais tout de suite, les sorcières ont la même dans leur hall : Hécate, déesse de la magie et protectrice de ma communauté.
Hécate. Bien sûr. C'est elle qui a réduit l'Olympe à ce terrain à vague. L'escalade punitive qui a suivi prend tout son sens.
Je me frotte les bras, avant d'examiner les personnes qui m'entourent. Leurs airs ahuris me frappent. Aucun d'eux ne dit un mot. Tous observent le désastre.
-Ce n'est pas viable dans l'état, déclare Athéna en faisant quelques pas. Mais nous allons rendre à l'Olympe l'éclat qu'elle mérite.
-Ça prendra du temps, commente Aphrodite.
La famille de Deimos reste groupée, Harmonie semble secouée mais Arès la garde auprès de lui comme un vrai soldat.
-Vous avez bâti un empire sur Terre, de quoi vous faire patienter, fait remarquer Dionysos, les mains dans les poches. Hécate n'a pas manqué son coup.
-Est-ce que l'essence de l'Olympe est encore présente ? interroge Éros en s'adressant au maître des dieux.
Zeus capte toutes les inquiétudes soulevées. Il s'accroupit et pose sa main sur le sol de la mosaïque. Plus rien ne se fait entendre. Une nouvelle chose me frappe : le silence désolé de l'endroit. Pas de chants d'oiseaux, pas de bruissements de feuilles, pas de filets d'eau. Je fais un pas de côté vers Deimos.
-L'Olympe a une essence, elle aussi ? murmuré-je.
-Dans laquelle nous puisons la nôtre.
Le sol tremble sous nos pieds et chaque tesselle de la mosaïque se met à briller. À en croire le sourire satisfait de Zeus, j'imagine que cette même essence peut être réinsufflée par les dieux. On dirait une sorte de symbiose, ils se nourrissent l'un l'autre. Je comprends mieux dans quelle situation urgente les dieux se trouvaient et pourquoi ils ont planifié l'Union. L'Olympe était sur le point de disparaître, ils auraient fini par subir le même sort, petit à petit.
-Elle est encore là, affirme Zeus, alors qu'une aura argentée émane de lui.
- Nous allons reconstruire, partager notre temps entre l'Olympe et le Siège, motive Athéna en faisant apparaître une lance affûtée dans sa main. Je suis sûre qu'Apollon me prêtera main-forte.
Le dieu solaire, plus lumineux que jamais, opine de la tête.
-Les Enfers peuvent participer, propose Hadès. Nous ne manquons pas de ressources.
-Toute aide sera la bienvenue, répond Héra.
Zeus lève le bras et attire un éclair dans sa main. Sa lumière aveuglante crépite tout autour de lui. Il brandit son foudre, une arme infaillible, droit devant lui, prêt à frapper.
-Mon premier acte de refonte de l'Olympe sera d'effacer toute trace de la traîtresse !
Il vise la statue d'Hécate et lui décoche le foudre. La pierre vole en éclats. Je plaque mes mains sur ma bouche pour étouffer un cri. Je ne suis vraiment pas à ma place ici...
-Athéna, appelle Deimos.
La déesse de la sagesse nous rejoint.
-Neveu.
-Je vais redescendre sur Terre avec Ella, elle ne peut rester plus longtemps ici avec le peu d'Ambroisie qu'elle a avalé.
La déesse approuve tandis que ses yeux pers nous scrutent discrètement.
-Oui, vous faites bien.
Puis elle tend la main devant elle et une clé apparaît au creux de sa paume.
-Mon cadeau, pour votre mariage. L'emplacement vous plaira, j'en suis sûre.
Athéna nous offre un appartement ? Bon sang! Deimos accepte la clé en la remerciant, mais la déesse en profite pour lui agripper le bras. J'ignore ce qu'elle va lui reprocher, mais je n'aimerais pas être à sa place ! Je n'ai pas à attendre bien longtemps pour le savoir puisqu'elle m'attrape à mon tour avant de nous parler à voix basse.
-Les autres ne l'ont peut-être pas encore remarqué, mais vous ne me trompez pas. Ce mariage n'a pas été consommé. Je ne sais pas à quoi vous jouez tous les deux mais ce n'est pas très malin !
Je déglutis péniblement. Moi qui espérais ne jamais mettre Athéna en rogne ! Je dois me décomposer mais ce n'est absolument pas le cas de Deimos qui demeure d'un calme pénétrant.
-Vous devez y remédier et donner naissance à une Médée. C'est votre tâche.
-Athéna...
-Deimos, le coupe-t-elle sèchement. Ouvre les yeux. Ce conflit peut renaître de ses cendres aussi vite que l'effigie d'Hécate a été pulvérisée. Tout repose sur vous deux.
Toute ma tension m'envahit de nouveau. Rendre un corps à Hécate provoquera-t-il une nouvelle guerre ? Les paroles de la déesse insufflent un nouveau doute en moi.
-Fais-moi confiance, parvient à dire Deimos.
-J'aimerais, neveu.
Elle nous relâche et sans perdre une seconde, Deimos nous téléporte sur Terre.