Chapitre 9

3732 Words
On est assis tous les deux sur une banquette depuis une bonne heure, à recevoir les félicitations et les présents des sorcières et des dieux. Sur les Douze les plus importants, seul Héphaïstos manque à l'appel. Une d'après mon époux, sans qu'il ne s'étende plus sur le sujet. J'ai cependant pu parler à Poséidon, frère de Zeus, fringant dans sa tunique grecque bleue, tirant sur le violet, et à Apollon et Artémis, les jumeaux solaire et lunaire, radieux et sauvages tous les deux. Lorsqu'Hadès s'avance jusqu'à nous, j'ai l'impression de voir Deimos tant ils se ressemblent. Impossible de ne pas voir leur lien familial. Mon époux se lève et ils se donnent une accolade. Perséphone les rejoint, avec toujours autant de fleurs dans ses cheveux. Sa présence explique très probablement toutes les floraisons sauvages qui ont embelli la Clairière. Elle est d'ailleurs cernée de nymphes des bois qui semblent l'aduler, leurs silhouettes vaporeuses, frémissantes de feuilles et de fleurs, s'agitant auprès d'elle sans la déranger. -Comment ton épouse trouve-t-elle son alliance ? Les trois regards se tournent vers moi. Je finis par me lever pour participer à la conversation, puisqu'ils ont l'air de guetter mon avis. -Plutôt étrange, en fait, réponds-je sans savoir où aller à ce sujet. Elle semble massive sans être imposante -C'est parce que le métal dont elle est faite provient du centre de la Terre. Il est plus lourd que celui contenu dans les minerais habituels, explique Hadès avec un sourire aimable. -Ils sont partis tous les deux en expédition pour en ramener et commander l'anneau à Héphaïstos, indique Perséphone. Il a rajouté de la magnétite et de la poussière de diamant. Je suis soufflée malgré moi par le prodige ! -Mais... ce n'est pas trop dangereux comme expédition ? Pour un anneau ? Perséphone allonge son sourire et se tourne vers son époux. -Tu vois, je ne suis pas la seule à le penser. Hadès lève les yeux au ciel, avec un air beaucoup trop complice pour l'interpréter autrement. -Je n'ai jamais rien craint dans les mondes souterrains. Et Deimos est bâti dans la même matière que moi. Perséphone secoue la tête avant de revenir vers moi. - J'espère que tu parviendras à raisonner ton époux mieux que moi. C'est tout ce que j'ai envie de répondre, mais je me contente d'acquiescer, tout de même amusée. Le couple nous félicite encore une fois et s'éloigne. Je cherche encore en quoi Hadès est une divinité malveillante. Il a seulement l'air d'un homme amoureux de sa femme et plutôt proche de son petit-neveu. Soit, il est le dieu des Enfers. Mais si lui, il est la mort, elle, sa compagne et sa moitié, est la vie. Ils se complètent peut-être au point de le rendre moins malveillant ? Cela dit, Hadès me semble moins fourbe que Zeus. C'est plutôt positif de savoir que Deimos est proche de lui, aussi. -Je comprends qu'il soit votre préféré, dis-je alors. Mais pourquoi cet anneau ? Est-ce que je dois vous en offrir un ? -Non. J'ai voulu suivre une coutume qui t'était plus familière, c'est tout. -Les sorcières ne se marient pas. -Tu es plus humaine que sorcière. Je dodeline de la tête. Il n'a pas tort. C'est ce que mon père aurait voulu voir. J'ai envie de lui demander s'il souhaite suivre une tradition qui lui tiendrait à cœur, mais le discours de Dionysos sur le mariage spartiate revient me hanter et je préfère ne pas m'étendre plus sur ce sujet. -Merci, pour le cadeau. Il est très beau. Mais c'était plus un prétexte pour passer du temps avec Hadès, n'est-ce pas ? Il sourit sans me témoigner d'agacement. -Un peu des deux, avoue-t-il. -Héphaïstos a tout de même accepté de le faire ? J'aurais pensé le contraire, puisque vous êtes le fils d'Aphrodite. Et qu'il a été humilié par votre père lorsqu'elle l'a quitté pour lui. Même si Héphaïstos les a humiliés à son tour en les exposant aux yeux de tous... Pitié, arrêtez-moi ! Pourquoi je me suis lancée là-dedans ? Et Deimos qui ne pipe pas un mot, ses yeux fichés sur moi comme deux flèches. Je déglutis, espérant0ne pas avoir remué un couteau déjà bien enfoncé. -L'anneau n'est pas maudit, c'est si ta question. Absolument pas, mais je suis d'autant plus intriguée à présent. -Comment ça ? -Héphaïstos a donné un collier maudit à Harmonie le jour de son mariage avec Cadmos. Celui qu'elle porte encore aujourd'hui. Je jette un œil discret sur sa sœur qui me toise de loin, ses doigts jouant encore avec les grosses perles dorées du collier. Est-ce que c'est cette parure qui a provoqué tous les malheurs de sa descendance ? -Comment être sûr qu'il n'a pas maudit l'anneau ? -Athéna a surveillé son travail. Et personne ne peut berner Athéna. Voilà qui me rassure, et qui explique un peu plus la personnalité si troublée de sa sœur. -Ma mère et Harmonie ont été offertes en mariage à un dieu et à un mortel qu'elles ne désiraient pas, grogne Deimos à voix basse. C'est une chose qui n'arrivera plus jamais. Comme Deimos est perturbant ! C'est pourtant exactement ce que nous sommes en train de faire, tous les deux. Moi, en tout cas. Sans ajouter un mot, il plonge sa main dans une poche de sa tunique et en ressort son paquet de cigarettes aux herbes. Maintenant que je le vois en allumer une, je m'étonne qu'il soit resté sans fumer aussi longtemps, au moins durant la cérémonie. Je ne doute pas qu'il a dû les enchaîner avant. Mes deux sœurs débarquent comme une bourrasque. Leur embrassade me décolle de la banquette, m'arrachant un sourire enfin sincère, et on se blottit toutes les trois. -Citrouille, je n'arrive pas à croire que tu es mariée ! me dit Circé en nous secouant. -Qu'est-ce qu'on va faire sans notre Citrouillette ? ajoute Méroé. -Peut-être commencer par arrêter de m'appeler Citrouille, grogné-je, amusée malgré tout. Elles ne répondent rien sur le coup et je devine la même émotion que moi. Pour un temps limité mais inconnu, je ne serai plus auprès d'elles, la petite dernière de la famille. -C'est impossible, on t'appellera toujours Citrouille, finit par me dire Circé, -OK, mais plus de Citrouillette et autres déclinaisons, marchandé-je, la gorge serrée. -Promis, m'assure Méroé. Et on reste comme ça de longues minutes. Sans en être sûre, j'ai l'impression qu'elles m'insufflent leur force parce que je me sens revigorée comme jamais. -Quant à toi, beau-frère, on t'a à l'œil, prévient subitement Circé en se tournant vers un Deimos muet. Si tu blesses notre sœur, d'une quelconque manière, Méroé et moi t'infligerons la punition la plus humiliante de toute ton éternelle vie. La seule réponse que je perçois de Deimos est une longue bouffée de laurier et de dictame silencieuse. Il ne va pas s'aviser de répondre. Je sais qu'il craint les sorcières. Alors Circé et Méroé me relâchent et cèdent leur place à Zelda et ma mère qui ignorent à leur tour complètement Deimos. Ma tante me tend un verre de gin que j'accepte volontiers. -À toi, Ella, trinque Zelda. - À toi, ma fille. Je bois avec elles, et chacune d'entre elles me prend dans ses bras. - Tu es forte, courageuse et invincible, me chuchote Zelda. Aussi efficacement que son gin, ses paroles me réchauffent de l'intérieur. -Tes sœurs t'ont fait le meilleur des cadeaux, poursuit ma mère. Sers-toi de la Stilla ce soir, ne le laisse pas te faire de mal. - Ne t'en fais pas pour moi, maman, la rassuré-je. Depuis que j'ai la Stilla autour du cou, ma crainte a baissé. Elle est toujours présente, parce que j'appréhende la violence mentale de ce qu'il peut arriver ce soir, bien plus que la violence physique. Mais je sais que je pourrais éviter cette dernière, quoi qu'il en soit. -Je t'aime, Ella. Elle m'embrasse les deux joues et s'éloigne, les yeux brillants. Mon cœur se serre alors que je reprends ma place sur la banquette. -Si tu dois boire, tu devrais manger quelque chose, me recommande sèchement Deimos. J'aimerais bien, mais je suis incapable d'avaler une bouchée. Et je n'ai pas le temps de le lui dire, Zeus apparaît devant nous. J'imagine qu'il va s'adresser exclusivement à Deimos mais c'est à moi qu'il accorde la parole. -Ella, je souhaite m'entretenir avec toi. Il tend le bras pour m'inviter à le suivre. Harmonie m'a bien prévenue, mais difficile d'échapper à la surveillance des sorcières dans leur propre tanière, Zeus serait idiot s'il tentait quelque chose ici. Alors je me lève pour faire quelques pas avec lui. Deimos n'a de toute façon pas bronché. Zeus me guide volontairement à l'écart des invités mais sans quitter la Clairière. Les étincelles électriques de ses cheveux s'enroulent autour des feuilles de laurier. - Ella sans dons, je n'accueille pas n'importe qui au sein de ma famille. Les mortels auxquels je veux bien accorder la divinité se font rares de nos jours. -Je ne cherche pas à devenir immortelle, protesté-je. -Peut-être pas dans l'immédiat, mais la question se posera forcément tôt ou tard. Les mortels la désirent toujours. Je me permets une grimace. Je n'imagine pas une sorcière envier le sort des dieux qui ont l'éternité devant eux. Cela dit, même si Zeus va avoir une opinion totalement orientée dans son sens, il reste une bonne source d'informations sur Hécate. Je devrais pouvoir faire le tri derrière. -Et Hécate ? Elle était une déesse, mais ça ne vous a pas empêché de la détruire. Il n'y a pas que les mortels qui vous posent problème. Peut-être que je suis un poil trop avec le maître des dieux... -Les mortels sont des poussières sur ma route, grogne Zeus en ralentissant. Sa voix gronde plus qu'autre chose. De quoi me faire frissonner. Mais rien de plus. En fait, niveau , Deimos est bien au-dessus de Zeus. Et j'ai déjà eu mon lot. Je ne sais pas si le maître des dieux tente de m'intimider, mais il n'arrive pas à la cheville de son petit-fils. -Quant aux traîtres... Il pivote face à moi et ses yeux devenus incandescents transpercent mon voile sans peine. Ses cheveux se dressent et l'électricité parcourt tout le haut de son corps. Je recule d'un pas, de peur de me prendre un coup de jus. Si Deimos terrorise, Zeus impressionne. La puissance incarnée s'impose d'elle-même. -Je les écrase. Je déglutis. -Ne me trahis jamais, servante d'Hécate. Ne trahis pas les miens ou tu connaîtras un sort bien pire que ta déesse déchue. Raidie, j'aimerais hocher vivement la tête, mais j'en suis incapable. Par Hécate, je vais les trahir, quoi qu'il en soit ! Ma bouche s'assèche et des sueurs froides s'emparent de mon échine. Attend-il une réponse ? J'ai plus l'impression qu'il est là pour me rappeler qui est le maître ici. -Papa ! La boule électrique devant moi s'assagit immédiatement. Zeus retrouve ses yeux gris, sa chevelure ondulante et un air radouci complètement inattendu. Athéna lui prend le bras et l'attire à elle, le détournant de moi. Je capte son clin d'œil alors que son père semble absorbé par sa présence. -Ma petite Pallas, mon adorable Promachos ! dit-il en lui enlaçant les épaules. -Tu ne m'as toujours pas raconté comment tu as réprimandé les satyres qui revendaient du Nectar. -C'est vrai, tu vas voir, je ne les ai pas loupés... Et ils s'éloignent tous les deux. Je savais qu'Athéna était spéciale pour Zeus, sa fille préférée, la seule d'entre tous qui a le droit de porter le foudre de son père, mais je ne m'attendais pas non plus à le voir fondre aussi vite ! -Oui, c'est quelque chose. La voix de Dionysos me fait sursauter, mais je suis contente de le voir ! Contrairement à tous les autres dieux, il ne s'est pas vêtu à l'olympienne, mais plutôt comme il l'a senti : avec une tunique indienne en soie pourpre, assortie à un pantalon de la même matière. -Un peu de vin ? Tu as l'air d'en avoir besoin. -Oui, merci ! Je saisis le verre, soulève le voile et bois un gorgée. -Pas trop, attention ! Il parle du vin ? Non, liant le geste à la parole. Dionysos rabaisse mon voile. -Quoi ? -Seul Deimos peut faire ça. Et il nous regarde déjà de travers. Je jette un œil sur le côté. La grande silhouette sombre de Deimos se détache au milieu des couleurs éclatantes de l'assemblée. Et effectivement, il est tourné vers nous. J'aperçois la fumée de sa cigarette qui s'échappe en continu de sa bouche. -Viens, m'entraîne Dionysos en me prenant le bras. On s'éclipse à l'autre bout de la Clairière, parmi les sorcières et les nymphes, là où on mange, on boit et on chante. Je souris avec amusement pour la première fois aujourd'hui. Dionysos me soustrait aux regards en nous planquant derrière un camélia. -Tu as autant peur de Deimos ? me moqué-je, plus détendue. -Lui et moi, on s'est déjà affrontés sur un champ de bataille. La seule présence de Deimos et Phobos, entourant leur père sur un char de guerre, c'est s'assurer une victoire redoutable. J'ai vu des hommes désespérés au point de s'enfoncer un glaive dans le ventre, tant la peur et la terreur les ravageaient. Heureusement pour moi, les dieux sont versatiles. On n'a pas toujours été dans le camp adverse. Il sort sa flasque de sa poche et boit une gorgée de Nectar avant de me la proposer, par pure politesse. Cette fois, je l'accepte. Deimos avait raison, ça a le goût de grappa, de miel et de rose. C'est drôlement bon ! Et fort ! Pas le temps d'une seconde gorgée, Dionysos reprend vite la flasque. -Si ton époux voit ça, je suis un dieu mort. Son sourire me fait rire. Ça et le verre de gin, puis vin et enfin le Nectar, alors que j'ai le ventre vide. -Je n'ai pas l'intention de lui obéir au doigt et à l'œil. -J'avoue que je connais bien , mais ... Ce personnage m'échappe encore, devise Dionysos. -Je ne sais pas si j'ai hâte de le connaître, avoué-je. Je n'arrive pas à savoir à quoi il pense. Dionysos pose une main sur mon épaule. -Cette union est bien trop importante pour qu'il en fasse n'importe quoi. La réouverture de l'accès à l'Olympe en dépend. Et j'ai hâte d'y retourner pour faire le plein de puissance et reprendre la main sur les ménades et les satyres qui échappent à mon contrôle. Sa démonstration est un peu froide, mais il n'a pas tort. Ça me conforte aussi dans mon idée d'être vraiment prudente avec Deimos et de ne pas le rejeter trop durement. -C'est vrai, dis-je avec un sourire. Dommage que Dionysos ne se soit pas proposé pour l'union. Je ne suis pas sûre de sa stabilité puisqu'il a l'air de consommer beaucoup de Nectar, mais il est bienveillant, avenant et chaleureux. Et très séduisant aussi. -Ton époux te cherche, dit une voix à ma droite. Par Hécate! Ces apparitions divines inopinées auront ma peau ! Une main sur le cœur, je regarde Harmonie qui a débarqué de nulle part, l'air dur et déphasé. -J'arrive tout de... Elle se détourne de moi avant que je puisse terminer ma phrase, l'attention distraite par Dionysos. Et soudain, tout son visage se détend et prend un coup de vieux. Une vive émotion l'envahit et elle pose délicatement une main sur la joue du dieu. -Sémélé... Dionysos prend sa main dans la sienne, presque aussi troublé qu'elle. -Non, Harmonie, je suis son fils. -Tu lui ressembles tellement. Son sourire, heureux et dévasté tout à la fois, me prend à la gorge. Dionysos b***e son front avec douceur. -Voilà si longtemps que je ne t'avais pas vue, murmure-t-il. Et elle se blottit contre lui. En voyant cela, je repense à Arès et Aphrodite. Je n'avais pas encore vu de gestes de tendresse de la part des dieux. Leur immortalité, pour moi, les projette bien trop loin pour qu'ils se permettent ces attentions qui ne durent que la fraction d'un instant, même pour les mortels. Et pourtant, ils en sont encore capables. Lorsque Harmonie rouvre les yeux, ils sont tournés vers moi et semblent la déconnecter de ses retrouvailles. Elle se redresse avec un air hagard. -Deimos te cherche, reprend-elle. Il est temps que tu rencontres ta nouvelle famille. * Finalement, à bien réfléchir, je crois que je préfère faire face à Zeus plutôt qu'à ma belle-famille réunie. Arès et Aphrodite se dressent devant moi, Harmonie près de son père, et deux autres dieux près de leur mère : des jumeaux identiques, tous deux bruns, tous deux à la peau hâlée, tous deux aux yeux sombres. Je ne vois pas le détail de leurs traits, mais je ne doute pas de la même perfection que celle des autres dieux. Je peux facilement en déduire que ces jumeaux, tout de rouge vêtus, sont Éros et Antéros. Mais où est Phobos alors ? -Sois la bienvenue dans notre famille, Ella, dit Aphrodite d'un ton aimable mais que je devine forcé. Arès, lui, ne prononce pas un mot. Il se tient auprès de son épouse, presque jalousement. Ma tension monte. Peut-être à cause de Deimos à côté de moi, qui enchaîne cigarette sur cigarette. Je perçois des sensations paradoxales au milieu d'eux : de certains, émane une chaleur enivrante et une curiosité réconfortante, et d'autres, une froideur glaçante et une défiance à couper au couteau. -Merci, réponds-je en espérant me téléporter très loin. -Notre sœur a eu le privilège de te rencontrer seule, je suis jaloux. L'un des jumeaux s'approche de moi et me tend la main. -Éros, dieu de l'amour et du désir, enchanté. Sa présentation me fait sourire et je serre sa main en retour. Il a une poignée assurée sans être écrasante. Son jumeau s'avance aussi, il semble plus distant et nonchalant qu’Éros. C'est exactement dans des moments pareils que j'ai envie de tout raconter à Rachel et Madeline ! Rencontrer Éros, c'est quand même quelque chose ! Maintenant qu'il se tient devant moi, je dessine peu à peu les contours de son visage et toute sa finesse. Il a un physique assez semblable à Deimos en vérité, mais dans une toute autre gamme de couleurs. Et ses grands yeux noirs pourraient faire chavirer n'importe qui ! -Ella, étudiante en art. Éros sourit doublement. Deimos rompt notre salutation. Il reprend ma main et la ramène à moi d'un geste frustre. Si je me souviens bien, il a du mal à supporter ses frères. -N'en profite pas, grogne Deimos. -Tout de suite ! s'insurge Éros. Tu devrais passer plus de temps à Cythère ! Les gens sont conviviaux et tactiles sans forcément outre mesure. -C'est justement pour éviter tout ça que je n'y mets pas les pieds. -Tu sais que nous n'avons pas besoin de pour , ajoute Antéros d'une voix grave. J'hésite encore sur le fond véritable de tels échanges. Avec mes sœurs, on se taquine toujours. Éros me fait penser à nos relations jusque-là. Mais la remarque d'Antéros ressemble presque à une menace. -Si tu veux que ton épouse ressente du désir pour toi ce soir, tu n'as qu'à le demander. J'esquisse un recul, plus vraiment rassurée. Je n'ai pas du tout envie que ces deux-là jouent avec mes sentiments ou mes désirs. J'ai déjà eu un aperçu de la ménade, mais sa portée était limitée dans le temps. Éros et Antéros, c'est permanent. -Les garçons, soupire Aphrodite comme si elle avait bien trop l'habitude de ce genre de chamailleries. -N'y songe même pas, prévient Deimos, sans écouter sa mère. Éros se glisse entre eux pour les séparer. -Allons, allons, ne donnons pas une mauvaise impression à notre belle-sœur. Deimos et Antéros demeurent tendus, mais Harmonie pouffe dans son coin. -, répète-t-elle avec moquerie. -Nous ne sommes pas autre chose, grommelle Antéros. -Mais si, voyons, tempère Éros en entraînant son jumeau quelques pas en arrière. Si moi, j'éveille la flamme dans le cœur de l'un, Antéros éveille la flamme en retour dans le cœur de l'autre. Ou non. Antéros a alors un demi-sourire qui me frappe tant il semble cruel. L'amour à sens unique est donc sa spécialité. -Mais Zeus tout puissant nous a punis et nous ne pouvons plus jouer avec les mortels. Éros ponctue sa phrase d'un soupir plein d'emphase et de désespoir. -Pour quelles raisons ? osé-je demander, toujours sur mes gardes. -Bavures amoureuses, réplique Antéros avec un haussement d'épaules amer. Le dieu de l'amour dodeline de la tête, une main sur sa nuque, visiblement embarrassé. -Oui, bon. On a peut-être un peu déconné, parfois. Nos flèches vont plus vite que nos mots. -Et je vais m'assurer que ça n'arrive plus, avertit Deimos de sa voix rauque la plus sévère. -Tu es vraiment le chien de Zeus, crache Antéros. -Tais-toi! s'exclame puissamment Harmonie. Des serpents pourraient surgir de ses mains d'un instant à l'autre ! Mais Arès semble canaliser son accès de colère en enserrant ses épaules entre ses mains. -Tout ça pour dire, reprend Éros en croisant les bras avec impatience, que si vous souhaitez que nous déclenchions quelque sentiment chez vous deux, pour adoucir la situation, puisqu'il s'agit d'un mariage arrangé, moi et Antéros, sous l'avis favorable de notre mère et malgré l'interdiction de Zeus d'utiliser nos pouvoirs, sommes prêts à vous l'offrir. Quelle horreur ! Ils veulent nous rendre amoureux ! -Hors de question, refuse catégoriquement Deimos. Il me devance de peu. J'allais moi aussi balancer une objection claire et nette. Aphrodite s'avance jusqu'à lui et lui témoigne, pour la première fois, une once d'inquiétude maternelle. -Es-tu sûr? Tu sais de quoi tu es capable, Deimos. -Hors de question que ces deux-là s'amusent avec moi ! Sa colère vibrante me secoue. Mon cœur qui s'était apaisé relance sa course. Moi non plus, je ne veux pas sombrer dans un état second et perdre tout repère ! Et en même temps, je ne veux pas savoir de quoi mon époux est véritablement capable... -Très bien, cède Aphrodite en baissant la tête. -Je vous avais bien dit qu'il refuserait, commente Antéros dans son coin. Leur mère se tourne vers moi et se met à sourire, comme si rien de dramatique ne venait d'arriver. Elle pose une main sur mon bras et le frotte gentiment. -Le soleil vient de se coucher. La nuit de noces va commencer.
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