Chapitre 3

846 Words
Chapitre 3 Darius réduisit Zeus au silence avant que la voix intérieure ne poursuive ses élans insensés. Zeus n’était pas une simple pensée parasite, mais son loup, l’autre moitié de son être, indissociable de sa chair comme de son esprit. On les nommait loups-garous parce qu’ils venaient au monde liés à cette présence animale, un alter ego qui mûrissait avec eux et avec lequel ils conversaient sans mots. Leur rapidité surnaturelle, leur force démesurée et leurs instincts affûtés naissaient de cette union intime entre l’homme et la bête. Sans perdre davantage de temps, Darius se tourna vers Gédéon et lui donna ses ordres d’une voix tranchante. Il annonça qu’il partirait en avant avec le blessé, car celui-ci ne survivrait pas sans soins immédiats. Gédéon devait rester sur place, sécuriser les survivants et les escorter jusqu’au château. Ensuite, une investigation complète serait lancée : l’attaque n’était pas un hasard, et Darius exigeait qu’on identifie précisément l’ennemi. Gédéon s’inclina et acquiesça sans discuter. Le roi expira longuement, balaya les environs d’un regard tendu, puis pressa les flancs de sa monture. L’état du jeune combattant l’obsédait d’une manière qu’il jugeait déraisonnable. Il n’avait jamais prévu de s’impliquer davantage. Pourtant, lorsqu’il avait vu ce corps frêle se figer, accepter la défaite et attendre la mort, une colère sourde avait jailli en lui, incontrôlable. À cet instant précis, l’intervention était devenue inévitable. Il se demanda pourquoi il se laissait entraîner dans une telle situation. Il aurait pu sauver l’enfant et disparaître aussitôt, sans s’encombrer de responsabilités supplémentaires. Agir ainsi ne lui ressemblait pas. Darius n’avait jamais fait passer un inconnu avant la sécurité de son royaume. Car se heurter aux intrigues des sorcières n’était jamais anodin. Il ne doutait pas que son intervention avait été perçue, et que les véritables instigateurs ne tarderaient pas à tourner leur regard vers Cordon. Plus troublant encore, l’aura et la senteur de la magie présente sur les lieux éveillaient en lui un malaise persistant, comme un souvenir enfoui qui refusait de remonter à la surface. Puis la vérité le frappa avec une clarté brutale. Cette empreinte magique appartenait à Hélion. Un royaume qu’il valait mieux ne jamais provoquer. Une terre gouvernée par une entité que beaucoup appelaient, sans détour, le Diable lui-même. Un juron s’échappa de ses lèvres, tant il anticipait les complications à venir. Pourtant, en baissant les yeux vers le garçon qu’il portait, ses traits se radoucirent malgré lui. Dès qu’il franchit les limites de son territoire, Darius fit halte dans le premier village qu’il croisa. Il chercha immédiatement un soignant. Dans la première auberge venue, il installa le blessé sur un lit vacant et exigea qu’on fasse venir un guérisseur sans délai. L’inquiétude qu’il ressentait l’irritait presque. Il tenait l’enfant avec une précaution inhabituelle, comme s’il craignait de le briser. Une émotion étrange l’envahissait, profonde, déroutante, et il refusait encore de lui donner un nom. Zeus, en revanche, ne faisait aucun effort pour rester discret : son agitation intérieure hurlait contre toute logique. — Silence, Zeus, maugréa Darius intérieurement. Il fut arraché à ce tumulte lorsque la guérisseuse entra dans la pièce. — Je vous salue, Votre Majesté. Je suis Tarah, au service de ce village, dit-elle en s’inclinant avec respect. Son regard glissa vers le jeune homme étendu, couvert de sang séché. Darius ordonna sans détour qu’elle soigne toutes ses blessures et qu’elle le rende apte à voyager jusqu’au château. Tarah accepta aussitôt, mais demanda à travailler seule. Avec courtoisie, elle invita le roi à quitter la pièce. Contraint, Darius obéit et attendit à l’extérieur. Il fit les cent pas, le souffle court, l’esprit encombré. Zeus continuait de percevoir cette odeur singulière, persistante, liée au garçon. Darius secoua la tête, irrité, et murmura entre ses dents que tout cela n’avait aucun sens. Face au silence obstiné de son loup, son agacement monta. — Est-ce que cette senteur te pose problème ? Réponds, gronda-t-il mentalement. La seule réponse fut un grondement sauvage. Il soupira de nouveau, las, et fixa la porte close. Une part de lui savait qu’il aurait dû abandonner le garçon à son sort après l’avoir sauvé. Pourtant, Zeus s’y opposait farouchement. Finalement, Darius céda. Pour l’instant, il garderait cet enfant près de lui. Il n’avait pas vraiment le choix : contrarier Zeus ne ferait qu’aggraver la situation. Il marmonna que le loup devait sérieusement remettre en question son flair, refusant encore d’admettre ce que cela impliquait. Un nouveau grondement lui répondit, chargé d’irritation. Peu après, la porte s’ouvrit enfin. Tarah reparut, visiblement soulagée. Darius se précipita vers elle, exigeant des nouvelles. La guérisseuse lui assura que le danger immédiat était écarté. Les blessures avaient été nettoyées et refermées, certaines renforcées par la magie. Le patient restait sous surveillance, mais sa vie n’était plus menacée. Elle s’absenta ensuite pour aller chercher des herbes supplémentaires. Darius hocha la tête et la regarda s’éloigner. Après quelques minutes d’attente, il décida d’entrer dans la chambre. Officiellement pour s’assurer de l’état du garçon. En réalité, Zeus l’y poussait. — Quel loup dépravé tu fais…, songea-t-il avec ironie, déclenchant un grognement outré dans son esprit.
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