Chapitre 3: Une Ombre dans le Silence

2620 Words
Les jours passent, lents, presque figés. Ma chambre ressemble à une sorte de refuge silencieux où le temps n'a plus vraiment de sens. Je passe mes journées à regarder les murs, observant les petites fissures qui s'y dessinent, un peu comme moi. Mon téléphone clignote de temps en temps, mais les messages semblent vides, comme si les mots n'avaient plus de poids. Chaque vibration est un rappel que le monde continue de tourner, mais je me sens incapable de m'y attacher. Farah, mon amie d'enfance, m'a proposé de venir passer la soirée chez elle. Elle a insisté, me rappelant que Lalya et Anta seraient là. Après quelques jours d'hésitation, je finis par lui envoyer un message, mais c'est un message détaché, sans grande conviction. > Moi : "Ok, je viendrai demain. Juste un peu fatiguée, mais je vais essayer." Je ne sais pas vraiment pourquoi j'ai accepté. Peut-être parce qu'elle me connaît trop bien. Elle sait que, malgré mon silence, j'ai toujours besoin de cette présence amicale. Elle sait aussi que c'est la dernière chose que je voudrais, mais la seule chose que je fais. Il y a des moments où il faut avancer, même quand l'envie n'est pas là. Elle répond rapidement : > Farah : "Génial ! T'inquiète, ça va être chill. Ça fait trop longtemps !" Farah, c'est ce genre d'amie qui comprend sans qu'on ait besoin d'en dire trop. Elle n'en fait jamais trop, et pourtant, sa présence apaise. Elle ne me force pas à parler, mais elle sait que, peu à peu, je finirai par ouvrir la porte de mon monde. Lalya et Anta, elles, sont plus énergiques, plus bruyantes, mais de cette énergie qui me tire doucement de ma torpeur. Lalya, avec son rire qui éclate comme un feu d'artifice, est toujours prête à remonter le moral de tout le monde. Elle a cette capacité à transformer l'ordinaire en quelque chose d'extraordinaire. Et Anta, eh bien, elle est franche, directe, mais son honnêteté est une force. Elle ne cache pas ses pensées, et ça, parfois, ça me fait du bien. Mais la vérité est aussi un poids, et parfois je n'ai pas la force de la porter. Le soir venu, je me retrouve devant la porte de Farah. La lumière qui s'échappe de l'intérieur contraste avec la rue sombre. Le vent frais me saisit, me ramène à la réalité, mais mon cœur bat un peu plus fort. Ça fait si longtemps que je ne suis pas sortie voir quelqu'un. Ces petites sorties, ces interactions qui semblaient naturelles à une époque, sont devenues des épreuves. Mais peut-être que ce soir-là, ce serait différent. Je prends une grande inspiration et frappe à la porte. Farah m'ouvre presque immédiatement, son sourire habituel, chaleureux et rassurant, me frappant comme une bouffée d'air frais. Ses bras m'entourent brièvement, sans insister. Elle sait que les grands gestes, ce n'est pas mon truc. Pas avec elle, pas aujourd'hui. > Farah : "Ava ! Ça fait plaisir de te voir !" Elle se recule légèrement pour me laisser entrer. Je me laisse guider, silencieuse, mais au fond, quelque chose en moi s'apaise. La chaleur de sa maison, la lumière tamisée, les rires qui résonnent depuis le salon... C'est comme un petit retour à la vie, une parenthèse dans l'obscurité. Mais je ne suis pas complètement prête. Pas encore. Peut-être jamais. > Moi : "Salut Farah... oui, ça fait un bail." Dans le salon, Lalya et Anta discutent vivement. Les éclats de rire de Lalya remplissent la pièce, créant une atmosphère vivante et joyeuse, presque trop joyeuse. Lalya me repère en premier, son sourire éclatant aux lèvres. Elle se lève immédiatement, ses mouvements énergiques remplissant la pièce de son enthousiasme. > Lalya : "Ava ! Enfin ! Viens, on parle de tout et de rien, tu vas adorer." Son ton est si naturel, si accueillant. Elle n'a pas changé. Elle a toujours ce pouvoir de faire paraître les moments les plus simples comme des événements mémorables. Anta, elle, est un peu plus posée. Elle me jette un regard en coin, son sourire subtil, mi-curieux, mi-inquiet. Anta me connaît assez bien pour savoir que je ne suis pas là par hasard, mais que j'ai fait un effort. Elle sait que ce n'est pas facile pour moi. > Anta : "Hey, Ava. Ça va ? On s'inquiétait un peu de plus trop te voir." Je souris timidement, un peu gênée par la question. La vérité est que je me sens mal à l'aise. Comment leur expliquer ce qui m'empêche de sortir, de parler, de respirer normalement ? > Moi : "Oui, ça va... Juste un peu crevée." C'est la seule excuse que je trouve, la seule que je me sens capable de donner. Fatiguée, oui. Peut-être pas physiquement, mais mentalement, chaque minute de cette soirée me semble être une bataille contre moi-même. Et je ne sais pas si j'ai la force de la gagner ce soir. Je m'assois dans un coin du canapé, là où je peux observer sans trop m'impliquer. Lalya reprend rapidement la parole, animée par une idée. Ses rires fusent à nouveau dans la pièce, mais je ne peux m'empêcher de me sentir à part. Leur monde, si plein d'entrain, me semble si lointain. J'ai l'impression d'être une étrangère dans ma propre vie. Assise en retrait, Yumna, l'une des filles les plus discrètes, lève les yeux de son livre pour me lancer un sourire doux. Yumna est une sorte d'ombre calme parmi cette agitation. Elle ne parle pas beaucoup, mais sa présence est apaisante, presque guérissante. Quand elle sourit, tout semble aller mieux, même si ce n'est que pour un instant. > Yumna : "Prends ton temps, Ava. On est là, c'est tout ce qui compte." Ses mots me touchent, mais je ne sais pas si je peux y répondre. Ma tête est trop pleine de pensées contradictoires, trop pleine de cette solitude qui me poursuit même entourée de gens. Mais je me contente de sourire, un sourire léger, à peine perceptible. Les filles continuent leur conversation, et je me perds dans le flot de leurs voix. Un moment, j'entends Anta poser une question, sa voix tranchante brisant la torpeur de mes pensées. > Anta : "Dis-moi, Ava, tu te souviens quand on parlait d'aller à la mer l'année dernière ? T'étais tellement motivée !" Un sourire un peu amer se dessine sur mes lèvres. Ces projets-là me paraissent tellement lointains, presque irréels. À l'époque, j'avais tellement d'envies, d'espoirs. Je rêvais de voyages, de découvertes, d'aventures. Mais aujourd'hui, tout ça semble si lointain, comme si la mer n'était qu'un mirage. > Moi : "Oui, ce serait... cool." Mais je sais que ce n'est pas juste un "cool". Je sais que ce serait peut-être la seule façon pour moi de sortir de ce cercle où je suis coincée. Mais même l'idée de partir m'épuise déjà. Comment pourrais-je quitter cette réalité où je suis prisonnière de mes propres pensées ? Où je me noie dans cette solitude que je ne sais même pas comment briser ? Farah, toujours attentive à mon malaise, enchaîne rapidement sur un autre sujet. Elle a ce don de savoir quand détendre l'atmosphère. Peut-être que c'est une des raisons pour lesquelles elle est la seule à arriver à percer la carapace que je me suis construite. > Farah : "Et si on faisait un petit week-end entre nous ? Yumna, tu parlais d'un village tranquille la dernière fois, non ?" Yumna hoche la tête, ses yeux brillants d'enthousiasme. Elle semble toujours en quête de tranquillité, de simplicité. > Yumna : "Oui, ça pourrait être top. C'est si apaisant là-bas." Lalya se tourne alors vers moi, ses yeux pétillants d'excitation. > Lalya : "Alors, Ava, t'es partante ? Ça nous ferait du bien, non ?" Je hoche la tête, plus par politesse qu'autre chose. À l'intérieur, je sais que je ne suis pas prête pour tout ça. Pour ce retour à une normalité que je n'arrive plus à suivre. Je n'ai pas la force de m'y engager. Et pourtant, je ne veux pas leur faire de la peine. La soirée se poursuit, mais mon esprit s'égare souvent. Je ressens cette gêne persistante, une sorte de décalage entre ce que j'entends et ce que je ressens. Parfois, un léger « bip » sur mon téléphone me ramène à la réalité. Un message de Naël, encore lui. Ses mots me touchent droit au cœur, même si je n'ai pas la force d'y répondre tout de suite. > Naël : "Juste pour te rappeler que t'es pas seule. Même dans les moments sombres." Je serre le téléphone dans mes mains, les yeux fixés sur l'écran. C'est comme s'il savait, comme s'il comprenait. Ce n'est pas un message pour combler un vide, mais un message pour poser un baume sur une blessure invisible. Naël est un garçon avec qui j'ai tissé une relation étrange. On ne se connaît pas depuis longtemps, mais il semble capter mes silences mieux que quiconque. On s'est rencontrés dans des circonstances banales, à une réunion d'amis communs, et depuis, il a été une sorte de phare, à distance. C'est comme s'il savait que je me perds souvent dans le brouillard de mes pensées. Je laisse mes doigts se poser sur les touches, hésitant. Je veux lui répondre, mais la simple idée de parler me semble insurmontable. Je me contente de regarder l'écran, m'y perdant un instant, me noyant dans ce flot de pensées. Dans le salon, la conversation a pris un tournant plus léger. Anta est en pleine discussion avec Lalya, gesticulant pour illustrer un de ses projets. Lalya, comme d'habitude, l'interrompt constamment avec des rires bruyants, mais Anta ne se laisse pas démonter. Elle est tenace, et chaque fois qu'elle parle, il y a cette conviction qui résonne dans sa voix. Mais moi, je suis juste là, dans l'ombre, écoutant sans vraiment comprendre. > Anta : "Tu sais, il faut avancer, se fixer des buts. On peut pas rester figées, sinon on s'étiole." C'est drôle, mais cette phrase me fait l'effet d'un électrochoc. Rester figée. C'est exactement ce que je fais. Je suis coincée dans ma propre tête, incapable de bouger. Les buts, les projets... tout ça me semble si lointain, presque irréel. Mais je ne peux pas leur dire ça. Pas à elles. Pas maintenant. > Lalya : "Doucement, Anta ! On est là pour se détendre, hein." Lalya essaie de détendre l'atmosphère, comme toujours. Elle essaie de détendre la tension que j'ai perçue entre Anta et moi, même si je n'arrive pas à la formuler correctement. J'ai l'impression que chaque mot qu'ils disent est un rappel cruel que je suis incapable de m'intégrer dans leur réalité. > Lalya : "Ava, toi, t'as des projets ?" La question me prend de court, et un sentiment de vide me submerge. Je suis comme une coquille vide, une façade qui cache un monde de silence. Des projets ? De quoi parlent-elles ? > Moi : "Pas vraiment... je prends un jour après l'autre, pour l'instant." Je ne veux pas leur dire la vérité. Je ne veux pas leur expliquer que je me sens comme une vague qui se brise contre un rocher. Je ne veux pas leur avouer que je n'ai plus la force de penser à demain. Je suis figée, paralysée par cette peur du vide, ce sentiment d'être une ombre parmi les vivants. Un silence s'installe. Les filles me regardent, mais elles ne savent pas quoi dire. Farah, comme d'habitude, est celle qui brise le silence, changeant habilement de sujet pour éviter la tension qui aurait pu naître entre nous. Elle sait quand il faut alléger l'atmosphère, mais même avec elle, je sens qu'il y a une distance. Elle me connaît bien, mais elle sait aussi que parfois, il n'y a rien à dire. Juste être là. La soirée avance, et mes pensées sont ailleurs. Le rire d'Anta résonne comme une mélodie étrangère dans mes oreilles. Lalya parle d'un projet qu'elle a pour l'été prochain, mais je n'arrive pas à m'y intéresser. Je n'arrive même pas à m'y raccrocher. Tout ce qu'il y a dans ma tête, c'est le son de mon propre souffle, de plus en plus lourd. Je sens la chaleur du salon, mais à l'intérieur, je suis glacée. Je me lève discrètement pour aller à la cuisine. L'air froid me fait du bien. Je me penche contre l'évier, fixant le carrelage. Mon esprit est en ébullition, mais je n'ai aucune idée de ce qui me tourmente le plus : la fatigue mentale ou la culpabilité de ne pas être capable de jouer le jeu. De ne pas être celle que tout le monde attend. La culpabilité de me sentir faible, de ne pas pouvoir leur offrir ce qu'elles attendent de moi. J'entends des bruits de pas derrière moi. Farah, sans doute. Elle s'approche, et je sais qu'elle va me poser une question. Elle va essayer de me comprendre. Elle va vouloir savoir ce qui ne va pas. Mais je ne veux pas répondre. Pas encore. > Farah : "Ça va, Ava ?" Sa voix est douce, mais il y a ce truc dans son regard, quelque chose qui me fait comprendre qu'elle a vu à travers moi. Mais elle ne pousse pas. Elle sait que parfois, le silence est la seule réponse que je peux offrir. Je hoche la tête, un sourire rapide sur mes lèvres, mais c'est faux. C'est toujours faux. > Moi : "Oui, ça va. Juste... un peu fatiguée." Elle me regarde longtemps, un regard plein de compassion, mais elle ne dit rien. Parfois, Farah sait que le plus grand geste d'amour, c'est de laisser l'autre respirer. Elle ne me presse pas, elle ne me force pas à ouvrir les vannes de mes émotions. Elle est là, tout simplement. Et parfois, c'est tout ce dont j'ai besoin. Je me perds dans le silence de la cuisine. Les voix des filles s'échappent doucement du salon. C'est presque comme un écho lointain, comme si j'étais déjà ailleurs, dans un autre monde, un monde où je ne suis plus qu'une silhouette, un souvenir de ce que j'étais. Finalement, je retourne dans le salon, me forçant à m'asseoir. Mais c'est comme si tout ce qui se passe autour de moi n'avait plus de sens. Les rires me semblent faux, les paroles un peu vides. Tout ce que je vois, c'est la fissure qui se creuse entre elles et moi. Une fissure que je ne sais même pas comment combler. La soirée se termine sur des éclats de rire qui résonnent dans la pièce. Je me sens comme une spectatrice de ma propre vie, mais je ne peux m'empêcher de me demander si je finirai par m'adapter à ce monde. Un monde où les autres semblent avancer à une vitesse que je ne peux plus suivre. Un monde où je ne sais plus trouver ma place. Sur le chemin du retour, je reçois un autre message de Naël. Ce n'est pas une surprise. Il est toujours là, dans l'ombre, à m'envoyer ces petites attentions discrètes, comme des phares dans la nuit > Naël : "Rappelle-toi que t'es forte, même quand tu ne le vois pas. Je crois en toi." Ses mots m'atteignent de plein fouet. Mais ils ne suffisent pas à effacer ce poids qui pèse sur mes épaules. Je glisse mon téléphone dans ma poche, l'esprit plus lourd que jamais. Le monde autour de moi semble tourner trop vite, et moi, je suis juste là, figée, regardant tout passer. Je laisse mes pensées m'envahir, me consumant peu à peu. Mais dans cette nuit sombre, une lueur d'espoir, peut-être, pourrait finir par percer. Mais pour l'instant, je me contente de marcher dans l'ombre de mes propres échos.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD