Chapitre 6

1488 Words
Amir descendit de la voiture et leva la tête vers le bâtiment qui se dressait devant lui, imposant et silencieux, comme s’il portait le poids le plus insidieux des douleurs. Ces murs avaient vu et entendu les cris étouffés, les silences pesants, les confessions murmurées entre deux sanglots. Il y avait dans l’air quelque chose d’indéfinissable, une mémoire trouble faite de blessures qu’on ne guérit jamais tout à fait. Il inspira profondément et avança, les mains dans les poches, le regard rivé sur la porte principale. Il poussa la porte et marcha dans le couloir principal. Tout était calme à cette heure. Une femme en blouse s’avança vers lui. Elle devait avoir la cinquantaine, le regard doux. — Vous êtes… ? demanda-t-elle. — Amir Ben Aziz, dit-il simplement. Elle hocha la tête, sans émotion particulière. Tant mieux. Il n’était pas là pour qu’on lui déroule un tapis rouge. — Que pouvons-nous faire pour vous ? — Je viens pour une donation, répondit-il. Elle le jaugea un instant. — Suivez-moi, je suis la directrice de cet établissement. Je m'appelle Kate Donovan. Je pense que le mieux serait de discuter ailleurs. Ils marchèrent en silence dans le couloir. À chaque porte, Amir sentait un soupir, une histoire, un fragment de douleur suspendu dans l’air. — Vous savez, nous ne recevons pas d’hommes ici. Nos pensionnaires ont subi des traumatismes, et nous évitons tout ce qui pourrait raviver leur douleur. — Je comprends, fit simplement Amir. Je ne suis pas venu pour m’éterniser. Je voulais juste contribuer à cette œuvre que vous menez avec courage. Cela n’effacera rien des torts causés par mes pairs, mais peut-être cela aidera-t-il à payer les soins. Je m’engage aussi à verser chaque fin de mois une somme conséquente pour soutenir le centre. — Je vous en suis reconnaissante, Monsieur Amir. Il lui tendit un chèque. — Merci… C’est une somme énorme. — Je vais prendre congé maintenant. Je préfère ne pas m’imposer davantage. La directrice prit le chèque et retourna dans le bâtiment. Amir retourna s’asseoir dans la voiture. Il allait attendre que Jane sorte du centre. De son côté, Jane faisait le tour des chambres, passant saluer les pensionnaires. Arrivée devant l’une d’elles, elle entendit un cri.Son cœur se serra. Elle ne s’habituait jamais à ces sons. Ils réveillaient en elle des échos trop familiers. Elle resta figée un instant. — Jane ? Ça va ? C’était Sylvia, une des infirmières du centre. — Oui, c’est juste que je ressens toujours la même impuissance. Chaque cri me brise un peu plus. J’ai l’impression de perdre un morceau de moi à chaque fois. Sylvia lui fit un sourire compatissant. — On fait ce qu’on peut, Jane. Ce n’est pas rien. On ne peut pas tout réparer. — C’est ça le plus dur, murmura Jane. Sylvia lui pressa doucement la main. — La jeune fille qui vient d’arriver est très agitée. Tu veux lui parler ? Jane acquiesça. Sylvia ouvrit la porte. La chambre était sobre : un lit, une table, deux chaises, une fenêtre close. Sur le lit, une adolescente de quinze ou seize ans, recroquevillée. Jane s’approcha avec prudence. La jeune fille ne leva pas tout de suite les yeux. Son regard semblait perdu dans un monde parallèle. — Bonjour, dit Jane doucement. Elle sursauta à peine, puis leva lentement les yeux. Jane y lut l’indicible.Ce n’était pas de la peur. C’était pire: Un vide, un silence saturé de douleur. — Je m’appelle Jane. Je ne suis pas ici pour juger. Je ne poserai pas de questions. Si tu veux parler, je suis là. Sinon, je peux juste rester un moment. La jeune fille ne répondit pas, mais ses épaules se détendirent, à peine. Jane resta là, debout, sans un mot. Ce silence, elle le connaissait. Elle l’avait porté. Puis, dans un souffle presque inaudible, la jeune fille murmura : — J’ai… peur. Jane s’assit prudemment au bord du lit, à bonne distance. — Je m’appelle Lina, souffla-t-elle ensuite. Je… je ne veux pas dormir. Chaque... fois... que je ferme les yeux… je le revois. Jane ne bougea pas. Elle savait qu’il fallait du temps. — J’ai dit à ma mère ce qu’il m’avait fait… Elle... m’a dit que... j’inventais, que je voulais détruire la famille… Ils m’ont envoyée ici, parce que je devenais "hystérique"… Sa voix s’étrangla. Jane sentit ses entrailles se nouer. — Tu n’as rien fait de mal, Lina. Rien. Tu n’es coupable de rien. Un silence. Puis un soupir. — Est-ce que je redeviendrai normale un jour ? demanda la jeune fille, la voix tremblante. Jane la regarda longuement, les larmes aux bords des yeux. — Tu es normale, Lina. C’est ce qu’on t’a fait qui ne l’est pas. Et tu n’es plus seule maintenant. Lina baissa les yeux, et pour la première fois, une larme roula sur sa joue. Jane resta près de Lina un bon moment. Il lui fallait du temps, beaucoup de temps pour guérir. Jane était décidée à l’aider par tous les moyens. Elle apprit plus tard par Sylvia que l’auteur de cet acte ignoble était en réalité le mari de la mère de Lina. Jane sentit tout son être bouillir de l’intérieur. Elle se demandait bien comment une mère pouvait ne pas croire sa propre fille, sous prétexte d’un pseudo mariage. Elle sortit du centre, les nerfs tendus. Jane marchait à pas pressés mais dut ralentir en voyant Amir adossé à sa voiture. — Que faites-vous ici ? demanda-t-elle, sur le qui-vive. — Super accueil, je venais vous voir. Jane émit un rire amer. — Quoi ? Vous vous ennuyiez ? Vous vous êtes dit que vous alliez venir me pourrir la journée ? Vous autres, les hommes, vous êtes tous aussi pathétiques les uns que les autres. Je me demande bien comment vous faites pour dormir après avoir commis des crimes aussi odieux. — Oh, oh, on respire. Je ne suis pas responsable de ce qui s’est passé à l’intérieur. — Vous êtes un homme et, à défaut de me défouler sur ce monstre qui a fait du mal à cette adolescente, je me vide sur vous. Roi ou prince, peu m’importe. Fichez-moi la paix pour aujourd’hui. Amir n’essaya pas de la retenir. Il la laissa s’en aller. Il prit ensuite son téléphone et appela l’un de ses amis de la police. Il devait régler cette histoire et connaître le fin mot de tout ceci. Amir porta son téléphone à l’oreille, le regard sombre. Il avait composé un numéro qu’il connaissait bien, attendant patiemment qu’on réponde. — Amir, ça fait un moment. Qu’est-ce qui se passe ? demanda la voix au bout du fil, calme mais attentive. — J’ai entendu parler d’une affaire au centre pour victimes de viols dont je viens de partir. J'ai le cas d'une jeune fille qui vient d'arriver. Je sais que tu t'occupes de ce genre de cas et tu connais ce centre puisque tu y emmènes souvent les victimes pour les soins. Le principal suspect est son beau-père. — C’est délicat, murmura la voix. Nous avons plusieurs cas du genre et ces derniers temps, ils sont fréquents. — Tu peux creuser un peu plus ? Il me faut toutes les informations et s'il le faut, je veux les noms de toutes les filles qui ont subies des agressions ces derniers temps. Je pense qu'un balayage de Londres s'impose. — Je vais essayer.... — Je ne te demande pas d'essayer. Trouve moi ce que je demande, ce n'est pas aussi compliqué. Amir raccrocha le téléphone, la mâchoire serrée. Jane marchait sans but précis, ses pas la menant loin du centre, loin des murs chargés de douleur, loin des cris étouffés qui résonnaient encore dans sa tête. La distance ne faisait rien pour apaiser la tempête intérieure. Elle pensait à Lina : son regard, sa voix brisée... et cette phrase : "J’ai… peur." C’était tout ce qu’il avait fallu pour que les repères de Jane vacillent. Elle s’arrêta près d’un vieux banc, dans un parc à peine fréquenté. Le vent faisait danser les feuilles mortes, mais elle ne voyait rien. Son cœur était ailleurs, lourd, pris dans un étau. Elle s’assit lentement. Sa mâchoire tremblait sans qu’elle puisse la contrôler. Et soudain, comme si tout avait attendu ce moment d’isolement pour jaillir, elle éclata en sanglots. Ce n’était pas juste Lina. C’étaient toutes les Lina. Toutes les adolescentes qu’elle avait croisées, écoutées, soutenues, mais qu’elle n’avait jamais pu vraiment sauver, parce que parfois, il n’y avait rien à réparer. Seulement à survivre. Elle enfouit son visage dans ses mains. — Pourquoi est-ce que ça ne suffit jamais ? murmura-t-elle pour elle-même. Pourquoi est-ce qu’on ne les entend qu’après le chaos ? Pourquoi faut-il que ces filles vivent l’enfer pour qu’on daigne lever les yeux ? Elle resta là, longtemps. Jusqu’à ce que ses larmes cessent de couler. Jusqu’à ce que la colère remplace la douleur. Une colère froide et lucide.
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