Amir s'était réveillé de mauvais poil comme toujours. C'est à croire qu'il n'avait pas de beaux jours.
Il avait juste envie de tout briser, et le pire, c'est qu'il ignorait ce qui pouvait bien l'énerver à ce point.
Il savait déjà que cette humeur portait un nom : Jane Kensington. Il refusait cependant de le reconnaître. Jamais aucune femme ne lui avait tenu tête jusqu'ici.
Il sortit du lit et s'apprêtait à aller prendre sa douche lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit sur Nadir Al Qahtani, le fils unique de Tariq.
Il alla s'asseoir dans le canapé sans tenir compte d'Amir.
— Non, ne te gêne surtout pas, lâcha Amir.
Nadir se leva et alla se servir une tasse de thé. Il revint s'asseoir ensuite comme si de rien n'était.
— Je suis heureux de vous revoir également, votre Majesté.
Il sirota tranquillement son thé.
Amir et Nadir étaient des amis d'enfance. Ils avaient grandi ensemble. Étant donné que Tariq était le conseiller du roi, il était en permanence au palais et y emmenait toujours son fils avec lui. Selon les normes, celui-ci devrait être le futur conseiller de l’héritier du trône.
Amir avait une confiance absolue en Nadir, même si celui-ci pouvait se montrer parfois insupportable.
— Je suppose que mon père t'envoie ici dans le but de me surveiller et de s'assurer que je fasse les choses comme il le veut ? fit Amir.
Nadir posa sa tasse de thé sur la table basse et se leva.
— Et moi, j’imagine que tu ne t’attendais pas à me voir débarquer ici, n’est-ce pas ? répliqua Nadir.
— Toujours aussi casse-pied, maugréa Amir.
— C’est bien pour cela que je suis ton meilleur ami et ton conseiller, répliqua Nadir.
Il ouvrit ensuite ses bras et attendit patiemment quelques minutes.
— Tu ne penses pas que je vais me jeter dans tes bras, si ?
— Je sais que tu as besoin de câlins. Allez, viens embrasser ton vieil ami.
Amir hocha la tête et le toisa un moment.
— Je me demande encore comment j'ai pu te supporter toutes ces années.
Nadir laissa tomber ses bras.
— C’est parce que tu ne peux pas vivre sans moi, et je suis la seule personne capable de te supporter, toi et tes humeurs exécrables.
— Bref, si je continue à t’écouter, je vais finir par péter un câble. Alors rends-moi un service, j’ai besoin que tu fasses une petite enquête sur quelqu’un.
— Je suppose qu’il s’agit de Jane Kensington ? fit remarquer Nadir. Oh, ne me regarde pas comme ça. Nous savions tous au palais qui elle était, mais apparemment, tu es le dernier à l’apprendre. Ton père a beaucoup d’estime pour sa future bru, et il nous a tous mis au travail pour veiller sur elle.
— Et quand comptais-tu me le dire ?
Nadir haussa les épaules de façon nonchalante.
— Ce n’était pas de mon ressort de le faire, cher ami. Ton père m’a confié une mission et je l’ai accomplie avec dévouement.
— Tu es censé être mon ami, je te signale.
— Et toi, tu refuses toujours mes câlins. Je sais que tu en as besoin. Tu es un agent double, tu peux très bien t’occuper de cette enquête. Et je n’obéis qu’au roi.
Amir marmonna plusieurs mots.
— Je te signale que je suis le prochain roi, et tu me dois loyauté.
— Oh, parce que tu acceptes maintenant d’être le roi ?
Amir craqua son cou et prit doucement la main de Nadir. Il le mena jusqu’à la porte.
— Nadir, fais ce que je te dis. Je t’attends ici dans une heure.
Il referma la porte.
Jane s’était réveillée le lendemain matin avec les images de la veille. Entre sa rencontre improbable avec Amir et sa sœur Jenny, elle se demandait si elle allait s’en sortir.
Elle prit son bain et descendit. Elle trouva son père en train de faire le petit-déjeuner.
— Bonjour, ma chérie. Tu es descendue à temps pour le petit-déjeuner.
Jane prit place à table, son père en fit autant.
— Bonjour, Papa. Cela faisait longtemps que tu n’avais pas fait le petit-déjeuner.
Son père lui tendit la corbeille de viennoiseries.
— Cela m’a fait du bien d’en faire. Je me rends compte que j’ai vieilli et que tu n’es plus une petite fille.
Jane se servit une tasse de café. Elle en avait vraiment besoin, vu qu’elle n’avait pas bien dormi.
— Je t’ai attendue hier soir, mais tu n’es pas rentrée vite.
— J’avais des choses à régler, mais rien de bien grave. Comment s’est passée ta discussion avec Amir ?
Jane avait encore son altercation avec cet homme en travers de la gorge. Elle savait qu’il n’était pas le genre à qui on disait non, mais elle était également le genre à ne pas se laisser contrôler. Cette relation s’annonçait très tendue. Elle se demandait bien qui des deux allait remporter la partie. Entre la témérité d’Amir Ben Aziz et sa détermination, c’était à qui serait le plus rusé des deux que la victoire appartiendrait.
— Cet homme a l’air d’être un maniaque, et je note aussi qu’il a le sens du devoir, avait répondu Jane. Je sens que cette relation va me divertir un peu.
— Tu acceptes d’avoir une relation avec lui ? demanda son père, un peu surpris de ce qu’elle venait de dire.
— Je comptais l’envoyer balader et refuser ce mariage de convenance, mais Jenny a refait surface.
Son père laissa tomber sa cuillère à café.
— Ta sœur était ici hier soir ?
— Oui, et elle n’a pas manqué de me dire qu’elle était mieux que moi et que je ne méritais pas d’épouser Amir.
Son père lui prit la main.
— Écoute, ma chérie, ta sœur a toujours été venimeuse et vantarde. Je refuse que tu t’embarques dans un risque juste pour lui clouer le bec. Tu n’es pas obligée d’épouser Amir. Je trouverai quoi dire à son père.
— L’homme avec qui j’ai discuté ne sera certainement pas d’accord pour un refus. Il est trop fier pour accepter que je lui refuse quoi que ce soit. Autant l’épouser, quitte à rester seule toute ma vie.
Son père lui pressa doucement la main.
— Jane, je t’ai toujours dit de ne pas parler ainsi. Tu as aussi le droit de faire tes propres choix. Tu es libre de faire ce que tu veux de ta vie. Je connais Yousef, et jamais il n’acceptera ce mariage si jamais tu n’es pas d’accord.
— Papa, je n’ai jamais dit que j’étais totalement d’accord. Je dis juste que ce type-là, ce prince froid et froid, ne me laissera pas tranquille, il l’a dit. Il a dit que ce mariage était pour le devoir, et je pense que je vais essayer, pour une fois, de m’intéresser à quelqu’un, même s’il est assez particulier. Quant à Jenny, elle finira par comprendre que tout ne tourne pas autour d’elle. Je ne suis plus comme avant, je ne la laisserai pas me marcher dessus.
Son père acquiesça.
Jane se voulait rassurante, mais au fond d’elle, il y avait une avalanche d’émotions aussi contradictoires les unes que les autres. Elle soupira et continua à manger.
De son côté, Amir attendait patiemment au bar de l’hôtel que Nadir vienne avec les résultats de l’enquête.
— Je vois que quelqu’un est impatient ? fit Nadir.
— Je me demandais bien combien de temps il te fallait pour m’apporter ces fichus résultats. Alors ? Qu’as-tu découvert ?
Nadir lui tendit le dossier.
— On peut dire qu’il n’y a pas grand-chose à savoir sur Jane Kensington. Elle vit sa vie normalement, comme le commun des mortels.
Amir parcourut le dossier.
— Elle passe son temps libre soit à la bibliothèque, soit dans la boutique d’antiquités de sa mère. Elle est bénévole dans un centre de jeunes filles victimes de viols.
Amir fut surpris du dernier point.
— C’est tout ? Pas d’ex-petit ami ? Et pourquoi avoir choisi de faire du bénévolat dans un centre de jeunes filles victimes de viols ?
Nadir haussa les épaules.
— Jane Kensington est une personne renfermée, et c’est difficile de fouiller dans son passé. Ces informations que j’ai pu obtenir sont celles qu’elle a bien voulu laisser aux personnes extérieures. Seuls ses proches connaissent réellement sa vie.
Amir se leva et enfila son manteau.
— Nous sommes aujourd’hui samedi, n’est-ce pas ?
Nadir hocha la tête.
— Et selon les informations reçues, elle est dans ce centre. Une petite visite de courtoisie s’impose.
Sans même attendre de réponse de Nadir, il s’en alla. Il n’avait pas envie d’entendre ses remarques qui allaient sûrement le mettre de mauvaise humeur.